Le Sénégal n’est pas un pays pauvre. C’est un pays riche en ressources, mais affaibli par une gouvernance trop souvent dépourvue de vision, de cohérence et de constance. Après plus de 60 ans d’indépendance, une question s’impose : comment un pays doté de tant d’atouts peut-il encore laisser 37% de sa population vivre sous le seuil de pauvreté et sa jeunesse risquer sa vie dans les pirogues ?
Notre pays possède pourtant les bases d’une puissance africaine. Les champs pétroliers de Sangomar et les gisements gaziers de Grand Tortue Ahmeyim représentent plus de 40 TCF de gaz et près d’un milliard de barils de pétrole. Leur exploitation pourrait générer entre 10 et 15 milliards de dollars sur vingt ans. Le phosphate, le zircon et l’or de Kédougou rapportent déjà des centaines de millions de dollars, sans produire encore suffisamment de transformation, d’emplois qualifiés et de retombées pour les territoires.
Avec près de 530 kilomètres de côtes, la pêche constitue un secteur stratégique et fait vivre directement ou indirectement environ 600 000 personnes. Pourtant, près de 80% du poisson à forte valeur ajoutée serait encore exporté sans transformation suffisante. Nous expédions notre matière première et rachetons ensuite des produits finis à prix élevé.
Notre potentiel agricole est tout aussi considérable. L’arachide, le riz, l’horticulture et la vallée du fleuve Sénégal peuvent faire de notre pays une puissance agroalimentaire régionale. Mais cette ambition suppose de maîtriser l’eau, d’irriguer davantage, de moderniser les exploitations et de développer le stockage, la transformation et la distribution.
À cette richesse naturelle s’ajoute une richesse humaine exceptionnelle : 65% de la population a moins de 35 ans. La diaspora sénégalaise, forte d’environ 500 000 personnes, transfère plus de 1 500 milliards de francs CFA par an. Notre ouverture linguistique, notre position géographique et notre stabilité relative devraient faire du Sénégal une plateforme commerciale, industrielle et logistique majeure en Afrique de l’Ouest.
Le Sénégal ne manque donc ni de ressources ni de talents. Ce qui lui manque, c’est une doctrine capable de transformer ses potentialités en prospérité collective.
Pourquoi, alors, tant de citoyens demeurent-ils pauvres ? Pourquoi la jeunesse cherche-t-elle son avenir au-delà des mers ? Pourquoi exportons-nous du poisson, du phosphate, de l’or et bientôt davantage de pétrole et de gaz sans bâtir une industrie nationale à la hauteur de ces ressources ?
La réponse est claire : nous souffrons d’un déficit de transformation, d’une gouvernance insuffisamment rigoureuse et d’une reddition des comptes encore trop faible.
Le poids de la dette réduit dangereusement les marges de manœuvre de l’État. En 2024, l’encours de la dette publique a atteint environ 25 583 milliards de francs CFA, soit 128,6% du PIB selon les données publiées dans le Bulletin statistique de la dette publique. Le service de la dette extérieure s’est élevé à 1 545,8 milliards de francs CFA, représentant près de 40% des recettes budgétaires. Ces chiffres ne sont pas de simples statistiques : ils mesurent la part croissante de nos ressources absorbée par le remboursement des emprunts.
L’endettement peut financer le développement lorsqu’il soutient la production, l’emploi et les infrastructures structurantes. Mais il devient une menace lorsqu’il sert à financer des dépenses improductives, des projets de prestige ou les déséquilibres d’une gestion publique sans discipline. On ne peut pas emprunter pour consommer, puis emprunter encore pour rembourser.
Dans les secteurs extractifs, l’État doit défendre plus fermement les intérêts nationaux. Les contrats pétroliers, gaziers et miniers doivent être transparents, équilibrés et régulièrement évalués. La participation publique, la fiscalité, la récupération des coûts, le contenu local et le rapatriement des bénéfices doivent être contrôlés avec rigueur.
Le Sénégal ne doit pas se contenter de percevoir une rente. Il doit transformer ses ressources en capital industriel, en emplois qualifiés et en compétences nationales. Les revenus issus de Sangomar et de GTA pourraient représenter plusieurs centaines de milliards de francs CFA par an pour l’État sur la durée de l’exploitation. Cette manne ne sera une chance historique que si elle est protégée, contrôlée et orientée vers la transformation du pays.
Nous ne pouvons plus accepter un modèle dans lequel nous exportons du poisson et importons des conserves, extrayons du phosphate et importons des engrais, produisons du pétrole et du gaz tout en subissant encore les insuffisances de notre système énergétique. Nous formons des ingénieurs, des techniciens et des diplômés, mais nous ne créons pas suffisamment d’emplois pour retenir nos compétences.
La souveraineté économique ne se proclame pas. Elle se mesure à la capacité d’un pays à maîtriser ses chaînes de valeur, à transformer ses matières premières et à conserver chez lui l’essentiel de la richesse produite.
Le Sénégal doit désormais faire quatre choix.
D’abord, renforcer sa position dans les contrats liés aux ressources naturelles. Une part significative des revenus pétroliers, gaziers et miniers doit être placée dans un fonds souverain indépendant, transparent et contrôlé par le Parlement, afin de préserver les intérêts des générations futures.
Ensuite, réorienter l’investissement public vers les secteurs productifs : agriculture irriguée, industrialisation, énergie, agroalimentaire, pêche et formation technique. L’objectif doit être clair : produire davantage, transformer localement et créer des emplois durables. Le Sénégal a besoin de soudeurs, d’électromécaniciens, de techniciens gaziers, d’ingénieurs agronomes et de spécialistes de la maintenance autant que de diplômés de l’enseignement général.
Il faut également faire de la reddition des comptes une règle républicaine. La déclaration de patrimoine doit être effective avant et après l’exercice des fonctions publiques. Les institutions de contrôle doivent disposer d’une véritable indépendance financière et fonctionnelle. Les fautes de gestion doivent être établies par des procédures impartiales et sanctionnées conformément à la loi. L’argent public appartient au peuple ; il ne peut servir ni de caisse privée ni d’instrument de conquête politique.
Enfin, il faut refonder le pacte avec la jeunesse. Une partie des revenus du pétrole et du gaz doit financer la formation, l’innovation et l’entrepreneuriat des moins de 35 ans. Un fonds souverain dédié à la jeunesse pourrait accompagner jusqu’à 100 000 entreprises sur dix ans, à condition que son fonctionnement soit transparent, que les bénéficiaires soient sélectionnés sur des critères objectifs et que les financements soient accompagnés d’un véritable encadrement.
La jeunesse sénégalaise ne demande pas la charité. Elle demande des perspectives, de la justice et la possibilité de réussir dans son propre pays. Retenir nos talents exige de créer des emplois, de valoriser la compétence et de donner à chacun une chance réelle de participer à la construction nationale.
Le Sénégal n’a ni besoin de miracles ni de promesses supplémentaires. Il a besoin d’une vision d’État, d’une méthode et de dirigeants capables de placer l’intérêt national au-dessus des intérêts particuliers.
Tant que le pouvoir servira l’enrichissement personnel au lieu de transformer la société, le Sénégal restera riche sur le papier et pauvre dans la réalité.
Les ressources sont là. Le peuple est prêt. La jeunesse est debout. Il reste à faire un choix historique : continuer à gérer la pénurie au milieu de l’abondance ou construire enfin une économie souveraine, productive et solidaire.
Un pays ne se développe pas par miracle. Il se développe par des choix courageux, une gouvernance responsable et une volonté politique constante.
En 2029, le Sénégal devra choisir la transformation nationale.
El Hadj Bamba TALL
Membre du Cercle des Cadres de LA RÉPUBLIQUE DES VALEURS (CECAR)