SOUDAN : ARMES CHIMIQUES, GUERRE ET INTÉRÊTS MINIERS, LES ZONES D’OMBRE PERSISTENT

La guerre au Soudan continue de faire des victimes et de bouleverser l’équilibre du pays. Mais derrière les affrontements entre les forces en présence, d’autres enjeux commencent à prendre une place importante. C’est notamment le cas des accusations d’utilisation d’armes chimiques et des intérêts économiques qui se développent parallèlement dans plusieurs secteurs stratégiques.

Dans un article de Samba Ndack, consultant et spécialiste des conflits africains, repris par nos confrères de PressAfrik, l’auteur revient sur ces différentes questions et s’interroge sur la réponse de la communauté internationale face aux accusations formulées contre les autorités soudanaises.

En mai 2025, les États-Unis avaient annoncé être parvenus à la conclusion que le gouvernement soudanais avait utilisé des armes chimiques en 2024. Washington avait ensuite décidé d’imposer des sanctions, entrées en vigueur en juin de la même année.

Depuis, une interrogation demeure : quelles suites concrètes ont été données à ces accusations ?

Pour Samba Ndack, le dossier ne devrait pas être limité aux sanctions américaines. L’enjeu principal est d’abord de savoir ce qui s’est réellement passé et d’identifier les éventuels responsables.

Une enquête indépendante permettrait notamment de déterminer les substances utilisées, les lieux concernés, les circonstances dans lesquelles elles auraient été employées et les éventuelles victimes. Elle devrait également permettre de rechercher l’existence d’une chaîne de commandement et de déterminer les responsabilités individuelles.

Cette question prend une importance particulière dans un conflit où les accusations sont nombreuses et où les différentes parties se rejettent régulièrement la responsabilité des exactions.

La position prise par Washington en 2025 avait cependant donné une nouvelle dimension au dossier. Les États-Unis avaient affirmé disposer d’éléments leur permettant de conclure à l’utilisation d’armes chimiques par le gouvernement soudanais.

Le débat porte donc désormais sur la suite à donner à cette conclusion. Au-delà des mesures américaines, la question est de savoir si une procédure internationale permettra d’établir les faits de manière indépendante et de déterminer les responsabilités éventuelles.

Le dossier intervient également alors que le général Abdel Fattah al-Burhan est soumis à une forte pression diplomatique américaine. Le chef de l’armée soudanaise et président du Conseil de souveraineté a été sanctionné par Washington en janvier 2025.

Les autorités américaines avaient notamment évoqué des attaques attribuées aux forces armées soudanaises contre des civils et des infrastructures civiles. Le département d’État américain avait également fait état d’accusations de crimes de guerre impliquant des membres de l’armée.

Le 22 septembre 2026, Reuters rapportait que les États-Unis n’avaient toujours pas délivré de visa à Abdel Fattah al-Burhan pour participer aux travaux de l’Assemblée générale des Nations unies. Cette situation intervient dans un contexte marqué par les discussions autour d’une proposition américaine de cessez-le-feu de 90 jours.

Mais la question du visa ne constitue qu’un aspect du problème. Derrière cette actualité diplomatique se pose surtout celle de la responsabilité des différents acteurs dans le conflit soudanais.

Les informations publiques disponibles de la Cour pénale internationale ne font pas état, à ce jour, d’un mandat d’arrêt annoncé contre Abdel Fattah al-Burhan. Les accusations concernant les armes chimiques restent donc à examiner dans le cadre d’une procédure permettant d’établir les faits et, si les éléments sont confirmés, de déterminer les responsabilités conformément au droit applicable.

L’autre inquiétude concerne le risque de banalisation. À mesure que la guerre se prolonge, les violations commises peuvent finir par être reléguées au second plan derrière les négociations politiques, les considérations sécuritaires et les intérêts géopolitiques.

Pourtant, l’utilisation d’armes chimiques constitue une question particulièrement sensible au regard du droit international. Si les accusations étaient confirmées, le dossier nécessiterait donc une réponse allant au-delà des simples sanctions économiques ou diplomatiques.

Pendant que la question de la responsabilité reste posée, les intérêts économiques, eux, continuent de progresser.

Le Soudan dispose de ressources importantes, notamment dans les secteurs de l’or, de l’énergie et du pétrole. Malgré la guerre, plusieurs partenaires étrangers cherchent à développer leur présence dans ces domaines.

L’Arabie saoudite occupe notamment une place importante dans cette dynamique. En février 2026, le ministère soudanais des Mines avait annoncé un accord avec la Saudi Gold Refinery Company pour la recherche, l’exploration et le développement de l’or et d’autres minerais dans l’État de la mer Rouge, selon The National.

En septembre 2026, le ministère soudanais de l’Énergie et du Pétrole a également annoncé un protocole d’accord avec le groupe saoudien Tuwaiq. Celui-ci porte notamment sur la réhabilitation de la raffinerie de Khartoum et la construction d’une nouvelle installation de raffinage à Port-Soudan. L’annonce a été rapportée par Suna et Sudan Tribune.

Ces accords témoignent de l’importance des enjeux économiques qui entourent le Soudan, alors même que le pays reste plongé dans la guerre.

Cette situation pose forcément la question des conditions dans lesquelles sont négociés les grands projets économiques. Le Soudan traverse une période de profonde fragilité institutionnelle et politique. Une partie de son territoire reste disputée et ses institutions sont fortement affectées par le conflit.

Dans un tel contexte, les engagements concernant les mines, l’énergie, les ports ou les infrastructures peuvent avoir des conséquences importantes sur l’avenir du pays.

Le besoin d’investissements étrangers n’est pas contesté. Pour reconstruire ses villes, relancer son économie et remettre en état ses infrastructures, le Soudan aura besoin de partenaires et de financements.

Mais la transparence des accords et la préservation des intérêts stratégiques du pays restent des questions centrales.

La région de la mer Rouge mérite également une attention particulière. L’accord conclu en 1974 entre l’Arabie saoudite et le Soudan encadre notamment les droits des deux pays sur certaines ressources naturelles maritimes, parmi lesquelles les ressources minérales et les hydrocarbures de la zone commune.

L’intensification des projets miniers, énergétiques et maritimes rend ainsi nécessaire une clarification entre les investissements économiques et les éventuelles discussions portant sur les frontières, les droits souverains ou l’exploitation des ressources communes.

Dans un pays encore en guerre, les décisions prises aujourd’hui pourraient en effet avoir des conséquences pendant de nombreuses années.

Au fond, deux dossiers avancent parallèlement : celui de la justice et celui de la reconstruction économique.

Le Soudan devra tôt ou tard se pencher sur les violations commises pendant la guerre, sur les victimes et sur les responsabilités. Si l’utilisation d’armes chimiques est confirmée, l’établissement des faits et l’identification des responsables devront être au cœur du processus.

Dans le même temps, la reconstruction nécessitera l’arrivée de capitaux et d’investissements étrangers. Mais ces partenariats devront être encadrés de manière transparente afin que les difficultés actuelles du pays ne compromettent pas ses intérêts à long terme.

Pour Samba Ndack, la véritable question est donc de savoir comment préparer l’après-guerre sans laisser les impératifs économiques et géopolitiques prendre le dessus sur la nécessité d’établir les responsabilités liées au conflit.

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