Le Sénégal amorce un tournant décisif dans sa quête de souveraineté alimentaire en scellant une alliance inédite entre les secteurs de l’agriculture, de l’industrie et du commerce afin de maximiser la valorisation de sa production nationale. Lors d’un atelier conjoint de coordination organisé ce vendredi à Dakar, au Terrou-Bi, le ministre de l’Agriculture, de la Souveraineté alimentaire et de l’Élevage, Cheikh Oumar BA, et le ministre de l’Industrie et du Commerce, Serigne Guèye DIOP, ont jeté les bases d’une synergie institutionnelle destinée à combler le fossé persistant entre la récolte et la commercialisation. Si le potentiel productif du pays n’est plus à démontrer suite à l’augmentation continue de la production, les failles structurelles de la chaîne de valeur continuent de freiner la rentabilité du secteur primaire. Ces contraintes logistiques et commerciales imposent un changement de paradigme immédiat. Face à ce constat, les deux départements ministériels ont décidé d’harmoniser leurs interventions publiques pour passer d’une simple juxtaposition d’actions à une véritable intégration des politiques agro-industrielles. Cette démarche conjointe vise à corriger des anomalies économiques sévères, illustrées de manière inquiétante par des pertes post-récoltes évaluées à 5,6 milliards de francs CFA par an dans un seul département, traduisant une déperdition massive de revenus pour les acteurs à la base.
« Ça ne sert à rien de produire suffisamment si on ne peut pas vendre. Ça ne sert à rien de produire suffisamment si on ne peut pas transformer. Et en même temps, on ne peut pas transformer ce qui n’est pas produit. Ce qu’on perd, c’est de l’argent qui, au départ, devait aller dans les poches de nos productrices et de nos producteurs », a martelé le ministre Cheikh Oumar BA, pointant l’urgence d’une refonte systémique de la filière.
Pour inverser cette tendance, la question du stockage a été érigée en priorité absolue, avec le déploiement annoncé d’une stratégie globale dotée d’une enveloppe de 175 milliards de francs CFA pour les prochaines années. Ce plan d’investissement se matérialisera prochainement par la livraison de chambres froides de grande capacité à Fass Boye et Sangalkam à la fin de l’année 2026, suivies de nouvelles infrastructures prévues à Kayar et Notto en 2027. Ces équipements logistiques lourds doivent sécuriser les récoltes, stabiliser l’approvisionnement des marchés et protéger les revenus des agriculteurs face aux fluctuations saisonnières. Cependant, la simple conservation des denrées ne saurait suffire à garantir la création de richesses pérennes sans une politique d’industrialisation agressive. Actuellement estimé entre 13 et 15 %, le taux de transformation des produits agricoles sénégalais constitue un goulot d’étranglement majeur que les autorités entendent définitivement briser. Le gouvernement fixe désormais un objectif ambitieux de 60 % de transformation locale dans le cadre de la nouvelle politique agricole et agro-industrielle, une dynamique adossée aux grandes orientations économiques de la Vision Sénégal 2050.
« La production sans transformation, c’est une valeur ajoutée qui s’envole. Nous devons impérativement passer d’une collaboration ponctuelle à une intégration stratégique », a affirmé avec conviction le ministre Serigne Guèye DIOP.
Cette intégration stratégique implique de fait une révision profonde des méthodes de planification des campagnes agricoles, qui souffraient jusqu’ici de décisions tardives, souvent prises en pleine saison. Il s’agit aujourd’hui d’anticiper les défis liés à la commercialisation grâce à une circulation fluide de l’information intergouvernementale et à une harmonisation des statistiques. Les deux ministères prévoient la mise en place d’équipes de travail communes et l’exploitation de données fiables fournies par l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD). L’architecture de cette nouvelle gouvernance sera par ailleurs consolidée par la création annoncée d’un Conseil national de l’Industrialisation (CNI). Ce nouvel organe directeur s’appuiera sur des contrats-programmes spécifiques à chaque filière, dont le premier chantier national concernera l’arachide et les autres oléagineux lors d’un atelier imminent. En parallèle de cette structuration visant à garantir l’approvisionnement ininterrompu des unités industrielles en matières premières locales, la régulation du marché intérieur sera strictement renforcée par le recrutement de 1 000 volontaires de la consommation, expressément mandatés pour veiller au respect des prix et à la qualité des produits proposés aux citoyens. En définitive, cette rencontre pose les jalons d’une stratégie commune et républicaine, indispensable pour que l’agriculture sénégalaise s’affirme définitivement comme le moteur d’une industrie nationale souveraine, génératrice de richesses et pourvoyeuse d’emplois.